Le décès de David

Pas de happy ending

David était hospitalisé depuis fin mars pour une toute autre raison que celle qui nous amènera à son décès.

Nous avons passé un dernier week end incroyable. Le lundi, quand je suis allée le voir, il était très fatigué. A tel point qu’il ne se sentait même pas de rentrer à la maison pour l’après-midi. Sur les conseils de l’équipe en place, je suis repartie et je l’ai laissé se reposer.

Dans la nuit de lundi à mardi, David a été pris de fortes douleurs au ventre et de vomissements graves. L’équipe sur place a fait le nécessaire et il a été accepté aux urgences. On ne me préviendra pas de suite, l’équipe ne sachant pas la gravité de la situation.

Ce n’est que le lendemain à 8h15 que je serai prévenue. J’ai d’abord cru que c’était David qui m’appelait. En général, il m’appelait tous les matins à cette heure là pour me faire un petit coucou…

Sauf que ce n’est pas David. C’est l’infirmière de garde. Qui m’explique que David a été malade la nuit. Sur le coup, je ne comprends pas, je pense qu’elle veut me dire que les angoisses sont revenues… Mais non, c’est autre chose.

Elle m’explique que David a passé la nuit à se plaindre de son ventre et qu’il a fini admis aux urgences suite à de forts vomissements de sang… Elle me donne un numéro à appeler, c’est celui des soins intensifs; service où on ne me donnera que peu d’informations, si ce n’est celle de me présenter devant la porte du service aux horaires prévus, à savoir 11h.

Je me vois encore appeler Sophie, qui voyant un appel “tôt” de ma part a tout de suite senti qu’il se passait quelque chose. Elle se montrera inquiète mais rassurante, disant que c’est David, qu’il ne peut rien lui arriver, que çà va aller.

J’ai l’impression que 11h n’arrivera jamais et je me dis que si on ne m’a pas fait venir plus tôt, c’est peut-être parce que ce n’est pas si grave…

On se rassure comme on le peut, hélas.

J’arrive devant le service et j’ai l’impression d’attendre une éternité avant que les portes ne s’ouvrent. D’autres personnes attendent avec moi. Elles ont toutes un certain âge, c’est la première chose que je note à ce moment là.

On m’accueille gentiment dans le service j’entends des bips partout. Je regarde à gauche à droite et je ne vois que des personnes âgées. La première chose que je me dis, c’est que David n’a pas sa place ici… Je sens comme un décalage entre notre présence ici et les autres patients, comme si la vie voulait insister encore plus sur l’ironie de notre situation. 

J’arrive dans la pièce où est David et je le vois endormi, relié à x machines, ne comprenant pas trop ce qu’il se passe et craignant ce qu’on va me dire. Le médecin anesthésiste arrive. Très gentil mais très froid malgré tout.

Son verdict ne se fait pas attendre. David a tout de l’occlusion intestinale. Il a tout de, mais ce n’est pas vraiment çà, car on m’explique qu’on n’arrive pas à trouver l’origine du problème.

On m’explique que David est placé en coma artificiel depuis la nuit passée afin de le soulager des douleurs devenant de plus en plus ingérables et qu’on attend la décision du médecin d’opérer ou non.

Je ne comprends pas le “opérer ou non”. Je n’ai pas le temps de réagir qu’on m’informe que l’opération aura finalement lieu, sûrement en début d’après-midi, que cela prendra deux bonnes heures 

A 14h, David est parti en salle d’opération. A 16h30, je n’avais toujours pas de nouvelles. Ce n’est que vers 17h30 que j’ai été informée que David était remonté aux soins intensifs, que l’opération s’était bien passée.

J’ai tout de suite appelé Sophie (ma soeur) pour lui dire que David était remonté, que l’opération se serait bien passée.

Mais à mon arrivée, je vois tout de suite que quelque chose ne va pas. David est relié à encore plus de fils, de tubes… Son lit est incliné la tête vers le bas… Et je vois bien les têtes que font les infirmières en me voyant arriver.

On m’explique que l’opération a été plus compliquée que prévu et qu’elle a révélé que le problème était bien plus grave que prévu. On m’explique clairement que David est entre la vie et la mort.

On m’explique que le maximum a été fait mais que la tension de David reste faible. On m’explique qu’on lui a retiré une très grosse partie de son intestin et une partie de son intestin grêle aussi. On m’explique qu’en cas de guérison, sa vie ne sera plus jamais la même et on m’a surtout dit qu’à ce stade, il y avait peu de chance que David s’en sorte.

Le médecin me dira à ce moment là que l’opération n’a eu lieu que parce que David est encore jeune. Il me dit que si David avait eu 10 ans de plus, il n’aurait même pas pris le risque d’opérer.

Cela fait beaucoup d’informations en très peu de temps et mon esprit ne percute pas. Je me revois, anesthésiée, mon regard passant de David à l’équipe et de l’équipe à David.

L’infirmière m’explique que je peux passer la nuit auprès de David. Je suis donc rentrée à la maison chercher des affaires pour la nuit, en demandant à ce qu’on m’appelle s’il y avait quoi que ce soit.

Je prends une douche expresse – une parenthèse dans une situation chaotique – et je pleure. Même si je sais que je n’ai pas le temps pour çà.

A peine sortie de la douche, je prépare mes affaires mais un appel de l’hôpital m’interrompt. On me dit de venir de toute urgence, que David s’enfonce.

Je prends la route (et me surprends encore d’être arrivée sans encombres) et j’appelle Sophie. Je lui dis ce qu’il en est, je craque. Je lui dis que je ne peux pas perdre David, que je suis incapable de vivre çà. Que je ne peux absolument pas le laisser partir, que c’est trop me demander.

Sophie ne m’a fait aucun grand discours. Elle m’a juste rappelé tout l’amour qui nous liait David et moi, et que, par amour, je devais réussir à lui dire au revoir et à l’accompagner, que je devais voir çà comme un ultime acte d’amour pour David.

Je pleure tout le reste de la route, Sophie restera en ligne jusqu’à ce que j’arrive.

Arrivée devant le service, je craque de nouveau. Quand j’y entre, je vois toute l’équipe venir vers moi. L’infirmière m’explique que David a tenu bon le temps que j’arrive. Elle s’excuse de m’avoir créé une telle angoisse mais je l’arrête. Je lui dis que je lui suis reconnaissante de m’avoir appelée, que je m’en serais voulu que David parte seul, s’il devait nous quitter.

David s’accrochera toute la nuit. Il y a même un moment où on a cru qu’il y aurait un happy ending – même le médecin ne comprenait plus – mais non, ce ne sera pas le cas pour nous…

Son corps finira pas arrêter de se vider de son sang et on m’indiquera que c’est bon signe comme mauvais signe. C’est bon signe si à l’intérieur, tout se régule; c’est mauvais signe si à l’intérieur, plus rien ne se régule. Le médecin m’indique demander un dernier “labo”. Si les résultats sont bons, il continuera les soins car cela veut dire que le corps de David reprend le contrôle; si les résultats sont mauvais, cela voudra dire qu’il arrêtera les soins et qu’il faudra accepter de laisser partir David.

Pour lui, il était encourageant que David ne perde plus de sang, mais il devait vérifier qu’à l’intérieur, tout était normal. Le « labo » est revenu à 5h et avant même que l’infirmière ou le médecin ne me dise quoi que ce soit, j’ai compris. J’ai compris que j’allais vivre la chose la plus dure de toute ma vie, qu’il allait falloir que j’accompagne l’amour de ma vie dans ses derniers instants. Et en effet, le bilan est tombé: le corps de David s’intoxiquait lui même, quoi qu’on fasse… 

L’arrêt des soins a donc été décidé. Désormais, on ne cherchera plus à sauver David mais à l’accompagner du mieux qu’on peut dans ses derniers instants de vie.

J’ai prévenu Sophie avec qui j’étais en contact depuis mon arrivée à l’hôpital. Dans la soirée, j’ai d’ailleurs reçu  de sa part et de celle de nos neveux et nièces des mots d’amours à susurrer à l’oreille de David.

Il y a aussi Olivia, une des infirmières de l’autre service où était hospitalisé David, qui vient nous rendre visite. Elle me dira que l’équipe est sous le choc et pense bien à nous, qu’ils appellent toutes les heures pour prendre des nouvelles et qu’elle voulait prendre le temps, pendant sa pause, de venir me voir. Elle m’expliquera que c’est elle qui a emmené David aux urgences et qu’elle est donc  la dernière personne à qui David a parlé. Et elle me dira surtout que même dans un tel contexte, lors de son dernier échange, David parlait de moi, “comme d’habitude” me dira-t-elle. 

Il n’y a pas de mots pour décrire un tel moment, une telle expérience. Je pourrais vous parler plus en détail des 15h passées à ses côtés à lui parler, à l’encourager, à lui dire tout l’amour que je peux avoir pour lui, à lui demander de se battre tout en lui disant qu’il pouvait partir aussi. Mais tout ce que je peux dire et qui me semble le plus important, c’est que je l’ai entouré d’amour et qu’il n’est pas parti seul.

Car hélas, tout cela n’a pas suffi.

A 8h54, le coeur de David s’est arrêté.

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